• Richard Chamberland

Entrevue avec le Pharmachien - Partie 2: Sur l’industrie et la profession pharmaceutique.

Le Pharmachien ne sort pas de nulle part. Même s'il conteste maintenant les élucubrations de la médecine alternative et combat la pseudoscience, son apostolat pour l'intégrité scientifique commença bien loin de l'espace publique. D'autre part, ses valeurs, elles, sont présentes autant dans sa vie médiatique que professionnelle.

Sur l’industrie pharmaceutique

Qu’est-ce que tu as fait comme pharmacien dans l’industrie?

Quand j’ai finit ma maîtrise, j,ai fait un passage au doctorat et je m’en allais vers une carrière de chercheur. Un moment donné, j’ai craqué et je me suis dit « il me manque quelque chose… je ne pense pas que je serais un bon chercheur ». Le travail de chercheur, c’est très difficile, très isolé avec tout le temps passé à écrire des demandes de subvention. Je ne me voyais pas faire ça alors j’ai décidé d’arrêté à la maîtrise. L’industrie me fascinait alors j’ai appliqué dans toutes les compagnies pharmaceutiques. J’ai été engagé à l’information médicale chez Lundbeck, une compagnie qui fait de la neulogie et de la psychiatrie. C’est un poste parfait pour un pharmacien parce qu’il faut répondre aux questions – des patients, des médecins, de Santé Canada – sur les nouveaux médicaments. Après, j’ai fait de la pharmacovigilance, soit évaluer les effets secondaires des médicaments sur le marché. Après ça, les deux dernières années dans l’industrie, j’ai pris un poste qui s’appelait « spécialiste de la formation continue ». Je suis allé travailler du côté marketing. Je faisais le pont entre le département médical et le département marketing. Mon travail, c’était de concilier ces deux aspects. Par exemple, est-ce que ce que dit le matériel promotionnel est conforme avec ce les études disent vraiment? est-ce que les programmes de formation continue sont vraiment fiables scientifiquement? Quels sont les meilleurs experts, les plus crédibles dans le domaine. J’aimais un peu le côté d’être une sorte de police dans un sens.

Tu étais en quelque sorte le chien de garde scientifique de leur département marketing!

Je me suis rendu compte que parmis tous ceux qui faisaient mon travail, j’étais le seul qui avait une formation scientifique. J’étais tout le temps en train de me pogner avec tout le monde.

Est-ce que c’était une question de faits ou une question de valeurs?

C’est un mélange des deux. Ce n’est pas parce que la compagnie était croche ou quelque chose du genre. Je pense qu’il s’agissait d’une des compagnies les plus éthique dans le domaine. Je pense sincèrement qu’ils faisaient du bon travail. Une compagnie doit faire la promotion de ses produits tout en respectant des standards éthiques et réglementaires. La compagnie veut étirer l’élastique le plus loin possible dans être en infraction. Moi, je me sentais comme l’élastique. Je me sentais comme le dude qui dit tout le temps à tout le monde « vous ne pouvez pas dire ça, non, ça c’est exagéré! ». Je donnais la formation aux représentants sur la manière d’analyser les études. Je m’obstinais avec les représentants sur ce qu’ils ne pouvaient pas dire aux médecins.

Dans le fond, ici, on retrouve l’embryon du Pharmachien!

Totalement. Ça a carrément créé le Pharmachien. Je l’ai d’ailleurs créé dans ma dernière année dans l’industrie. Je le faisais à temps partiel, les soirs et fins de semaine, pour me défouler. C’est là que je pitchais cet espèce de dilemme qui m’embêtais…

Sur l’évolution de la profession

Je voulais qu’on parle de l’histoire de la pharmacie. Dans les enjeux qui définissent les courants sociaux dans le domaine médical, tu es un acteur assez actif. As-tu quelque chose à dire là dedans?

L’aspect qui m’intéresse particulièrement, c’est l’histoire très commerciale de la pharmacie au Québec. On reconnait clairement la génèse du modèle commercial de la pharmacie, ici, où on vend des articles communs avec des rabais. Il s’agit d’un modèle d’affaire très très business.

J’oserais dire que depuis le début des temps, l’apothiquaire, le pharmacien vendait ses produits. Le médecin disait « c’est ça qu’il faut » l’apothiquaire, lui, le vend. Les vieux produits pharmaceutiques prétendent toujours apporter toujours une solution à un problème.

Depuis que les pharmaciens existent, ils ont toujours évolué dans un modèle double. C’est-à-dire, un spécialiste de la santé – ou un chimiste – qui, en même temps, a un pied dans un commerce. On fabriquait les produits et on les vendait. Le pharmacien était celui qui fabriquait les suppositoires, les sirops… La galénique, c’était ça! Il s’agissait d’un mélange des deux : fabriquer des produits, scientifiquement, puis les vendre. À un certain point, la pharmacie s’est vraiment installé comme quelque chose de commercial. Aujourd’hui, je pense qu’un des plus gros enjeux du domaine de la pharmacie, c’est de se libérer du domaine commercial. Les gens nous respectent, nous les pharmaciens, mais ils voient encore la pharmacie comme un commerce, ce qui est vrais. Moi, je crois beaucoup en la pharmacie clinique, soit un modèle axé sur la prestation de service, sur les consultations et les services professionnels. Alors, je pense qu’il faut se distancer le plus possible du modèle purement commercial de la pharmacie.

C’est vrais qu’il s’agit carrément du futur de notre profession. Il serait d’ailleurs que nos services cliniques soient remboursés par les assurances publiques. Si j’essaie de synthétiser ce que tu dis, c’est que, dans l’évolution de sa profession, la pharmacie doit régler les conflits d’intérêts liés à ses origines mercantiles si elle veut devenir plus clinique.

Absolument. Je crois que l’on devrait créer la plus grande séparation possible entre les aspects commerciaux de la pharmacie et les aspects plus cliniques. C’est pas tout le monde qui est d’accord avec moi et je suis à l’aise avec cela. Je pense qu’il serait ainsi plus facile de conserver notre crédibilité et même d’en gagner. Tout le modèle de rémunération basé sur la vente de médicament, on ne pourra jamais s’en passer complètement, mais ça serait idéal.

Ce sont des opinions très bien formées qui donnent matière à réflexion. Ça prend des gens comme toi pour garder valeureux le domaine de la pharmacie.


 

NDLR: Il y a une petite suite à cette partie de l'entrevue que je trouvais difficile de transcrire sans citer directement M. Bernard. Cette idée se résume à un malaise bien connu de nous tous, celui d'emballer des médicaments avec trois sacs de chips en spécial. Olivier souhaite mieux pour notre profession que ce scénario incongru.

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