• Christina Toma

Jolis et destructeurs poisons

Dernière mise à jour : 25 juin 2020

Le poison, sous toutes ses formes, sillonne insolemment l’histoire : des minéraux aux plantes, en passant par le venin animal et par les merveilles de la chimie moderne, les humains semblent de tous temps avoir été en mesure d’extirper des substances capables de maux terribles et de bienfaits miraculeux. Le Musée de la Civilisation jette une lumière troublante sur ce monde empoisonné cultivé par l’être humain par un contact intime avec la nature, notamment, dans son exposition Venenum, un monde empoisonné qui sera à l’affiche jusqu’au 5 avril prochain.



Dans une ambiance noire et parfois angoissante, l’exposition vise à montrer la riche palette toxique de la nature où une fascinante force calculatrice semble posséder un droit de vie et de mort sur ses composantes. Elle débute par une fière galerie, quelque peu trop interactive, des moments où le poison a su prendre le dessus des affaires humaines de l’Antiquité (une petite pensée pour Socrate ici) à aujourd’hui. Ces exemples saisissants d’utilisation de poison dans l’histoire mettent le visiteur en contexte pour être en mesure d’apprécier l’exposition elle-même qui s’ouvre ensuite à son regard. Le visiteur est invité à pénétrer dans l’exposition qui est divisée en fonction des sources et de l’utilisation de différentes formes de poisons. Des aquariums montrent des modèles bien vivants de poissons que personne ne voudrait croiser dans les fonds marins ; des vivariums laissent entrevoir des grenouilles et des araignées qui donnent la frousse à tous les voyageurs intrépides qui s’aventurent sur leur territoire et des présentoirs mettent en valeur des mammifères et des insectes qui peuvent sembler charmants lorsque l’on sait qu’ils sont hors d’atteinte. On y souligne en quelque sorte la créativité de la nature face à elle-même : malgré leur danger, ces mécanismes de défense sont d’une ingéniosité captivante, à un point tel que les êtres humains en sont presque jaloux. La suite de l’exposition concerne particulièrement l’utilisation humaines de ces substances toxiques, après un court passage dans le merveilleux monde des plantes et des champignons que la seule présence de tablettes semble indiquer injustement une moindre importance de la contribution de ce domaine au phénomène des poisons.





Cette seconde partie explore le rapport que nous entretenons avec les poisons et l'utilisation que nous en faisons. Et elle est bien à l’image des êtres humains : des êtres d’une ambiguïté morale souvent troublante qu’il est difficile de condamner entièrement par son caractère essentiel. D’un côté, nous déployons des efforts incroyables à percer les secrets de ces substances pour venir en aide à nos semblables et, de l’autre, nous tentons de mettre à nu la force impétueuse de la nature pour nourrir la laideur dont nous sommes capables. Des extraits de reportages sur les armes chimiques et biologiques qui glacent le sang nous rappellent qu’avec l’avancée de la science, l’humain est en mesure d’appliquer ses connaissances avec une fureur et une rage bien plus violentes qu’il ne pouvait le faire avec les fameuses fléchettes empoisonnées (qui sont justement à la racine, étymologiquement parlant, de la toxicologie). L’exposition tente tout de même de finir avec une pointe d’espoir en montrant un visage plus doux de l’humain qui se traduit dans ce contexte par un désir, peut-être tout aussi violent que celui de faire du mal, de guérir par ces mêmes substances qui sont mortelles dans certaines circonstances. Une reconstitution d’une apothicairerie (qui contient des substances qui pétrifieraient de terreur n’importe quel pharmacien d’aujourd’hui) illustre de manière tangible les gains que nous pouvons soutirer de cette science qui, bien qu’elle se veuille loin de la morale, peine à rester là où les scientifiques le veulent, par le simple fait qu’elle est manipulée par des humains.



C’est justement ce caractère humain, trop humain parfois, qui fascine dans l’exposition Venenum : on sent la trace de l’humain partout dans l’histoire tortueuse des poisons. Évidemment nous en usons aujourd’hui comme hier dans des circonstances parfois moralement douteuses, pas toujours, mais ce n’est pas seulement par l’utilisation que nous en faisons que ce caractère est perceptible : le thème même de l’exposition est un sujet d’étude des humains à toutes les époques. Nous ne voulons donc pas seulement être en mesure de les utiliser, mais également de les comprendre ce qui en permet une utilisation optimale. Il a une certaine beauté dans cette quête insatiable pour la connaissance, mais il y a également quelque chose de profondément déconcertant dans la capacité de l’être humain de nuire à ses semblables, voire de leur faire du mal. C’est avec une légère sensation de vertige que l’on quitte les présentoirs de minéraux et de fléchettes empoisonnées vers le monde extérieur qui use de ces techniques que l’on considère comme des bijoux du progrès. Ou peut-être même est-ce un goût doux-amer qui nous accompagne à la sortie lorsque l’on est mis devant la laideur et la beauté dont nous sommes capables.


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L'exposition se déroulera jusqu'au 5 avril 2020 au Musée de la civilisation.


Le prix du billet d'entrée pour les étudiants est de 15$ (prévoyez un 2$ supplémentaires si, comme moi, vous ne désirez pas trimballer votre manteau pendant votre visite).

Pour de plus amples informations, visitez le site du musée : https://www.mcq.org/fr/exposition?id=761486


Photos par Richard Chamberland et Christina Toma


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