• Antoine Asselin

La maladie du sang bleu

Dernière mise à jour : 19 févr. 2020

Qui aurait cru que la tragédie russe du XXe siècle – du massacre des Romanov à la chute du Bloc de l’Est – soit en partie due à la présence d’un anecdotique cachet d’aspirine sur la table de chevet du petit prince Alexis, un jour d’octobre 1907 ?


Par Antoine Asselin

Rédacteur en chef


Le Tsar Nicolas II et son fils Alexis (photo du domaine public).

Le fléau royal

L’intrigue se tisse d’abord sous le règne de la Reine Victoria (1819-1901). À la faveur d’une astucieuse politique matrimoniale, elle marie sa progéniture à tous les monarques d’Europe. Officiellement, ce cousinage royal est applaudi comme une garantie de bonne entente entre les nations. Les empereurs d’Angleterre, d’Allemagne et de Russie ne sont-ils pas d’affectionnés cousins ? Officieusement, on grince des dents de voir le sang de la grand-mère de l’Europe se répandre dans tant de veines. Lorsqu’il devient question de marier un héritier, on cherche du sang neuf…


L’ennui, c’est que la reine Victoria est porteuse de l’hémophilie. En quelques années, les poupons royaux naissants sont frappés du sceau de la maladie, mettant en péril la survie des dynasties. Et l’équilibre du monde.

Transmission de l'allèle de l'hémophilie B dans la famille Romanov (Medecine/Science, 2010).

L’hémophilie

L’hémophilie est une anomalie de la coagulation dont la transmission héréditaire est associée au chromosome X. Généralement, la mutation à l’origine de la pathologie engendre un déficit en facteur VIII de coagulation (hémophilie dite de type A), plus rarement en facteur IX (hémophilie B). Un tel déficit perturbe la cascade hémostatique, de sorte qu’un banal traumatisme risque d’occasionner un saignement incessant. Selon l’ampleur et la localisation du heurt, le pronostic vital peut être menacé.


L’épidémiologie de l’hémophilie au sein d’un même arbre généalogique est une curiosité en soi, du fait de sa transmission par le chromosome sexuel X. L’hémophilie étant récessive, tous les chromosomes X d’un individu doivent posséder la mutation pour exprimer pleinement le phénotype malade. Or, comme les hommes n’ont qu’un unique chromosome X (les femmes en ont deux), ils contractent la maladie avec une plus forte prévalence que leurs consœurs. En un mot, un homme porteur est un homme malade. Ceci explique la suite de l’histoire.


Les médecins du tsarévitch soulage ses hématomes au moyen d'un bain de boue (photo du domaine public).

L’épée de Damoclès

Si la princesse Alexandra a bénéficié de l’influence de sa grand-mère la Reine Victoria pour épouser le Tsar russe, elle a aussi hérité du gène de l’hémophilie. Son espoir d’offrir un héritier au Tsar – un fils en l’occurrence – est tempéré par le risque élevé de transmission de l’hémophilie aux enfants masculins. Quand Alexandra accouche d’un garçon en août 1904, son vœu est cher payé : il est hémophile.


Durant l’enfance du petit Alexis, chaque ecchymose lui vaut de terribles céphalées et des atteintes fébriles sauvages. On soulage ses douleurs forcenées avec des bains de boue et de l’aspirine. Inconnues alors des praticiens, les propriétés antiplaquettaires des salicylates aggravent pourtant ses hémorragies…


Grigori Raspoutine : le guérisseur mystique du prince Alexis (photo du domaine public).

Le miracle Raspoutine

Sa mère, désespérée, fait appel à un prophète au pouvoir de guérison : Grigori Raspoutine. Réfutant les bénéfices des médicaments, il suspend l’antiplaquettaire et initie un traitement de prières psalmodiées. Miracle, direz-vous ! Alexis se rétablit.


Au grand dam des ministres, Raspoutine devient le confident de l’impératrice et le conseiller du Tsar. Le Parlement dénonce son influence dans les affaires de l’État. L’aristocratie méprise le magnétisme qu’il exerce sur la famille impériale. L’Église condamne sa vie dissolue. L’armée le soupçonne d’espionnage. Raspoutine, seul contre tous, meurt assassiné des mains de conjurés. Le prince Alexis perd sa bonne étoile.


Les dominos tombent

L’éminence grise évincée, on se rue sur l’éminence rouge, le Tsar lui-même. L’instabilité et l’insatisfaction politiques gagnent toute la Russie qui, en guerre, se soulève contre les Romanov. La famille impériale – Alexis a 13 ans – est sauvagement fusillée par les bolcheviks.


L’URSS nait des cendres de l’Empire. Staline en devient l’homme fort, ambitionnant de faire de l’URSS une puissance mondiale au détriment, d’abord de l’Allemagne, ensuite des États-Unis. La première nation est vaincue, la seconde est offusquée. C’est la Guerre froide, qui mène à des conflits déguisés (la guerre du Vietnam) et à des compétitions déclarées (la conquête de la Lune).


L’aspirine a-t-elle influencé la géopolitique du XXe siècle ? Le lecteur a vu, au terme de cet essoufflant marathon, que la question vaut la peine d’être soulevée.


L’aspirine, ou plutôt l’absence d’aspirine, a permis la montée en grâce de Raspoutine, dont la réputation honnie a précipité l’éclatement du dernier Empire de l’Est, et l’éclosion d’une force capable de contrarier l’Occident.

D’une certaine façon, un simple extrait de Saule a été la poudre capable d’embraser le monde. Boom !



Antoine Asselin

Septembre 2019



Références :


1) L’ombre d’un doute - Romanov, enquête sur la mort du Tsar et de sa famille [Vidéo en ligne]. Paris : France 3, 30 janvier 2013 [cité le 15 septembre 2019]. 70 minutes 20 secondes. Disponible :

https://www.youtube.com/watch?v=dxnq1dKWCPw&t=3097s


2) Gerald, M. C. Le beau livre des remèdes et des médicaments. Paris : Duno; 2014.


3) Mary, L. Raspoutine, prophète ou imposteur ? Paris : L'Archipel; 2014.


4) Moake, J. L. Le Manuel Merck [En ligne]. Hémophilie; 2018 [cité le 15 septembre 2019]. Disponible : https://www.merckmanuals.com/fr-ca/professional/h%C3%A9matologie-et-oncologie/troubles-de-la-coagulation/h%C3%A9mophilie?query=h%C3%A9mophilie


5) Gilgenkrantz, S. Médecine/Science [En ligne]. Génomique de l'hémophilie de la reine Victoria; 2010 [cité le 15 septembre 2019]. Disponible : https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/full_html/2010/03/medsci2010262p201/medsci2010262p201.html

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