• Antoine Asselin

Le cerveau drogué de JFK

Dernière mise à jour : 19 févr. 2020

Par Antoine Asselin

Rédacteur en chef

L'aura du président Kennedy plane encore au Bureau ovale

En octobre 1966, un agent des services secrets américains déambule entre les salles blindées des Archives nationales, à Washington. Il marche, l’écho de ses pas retentit, il tourne la tête de-ci de-là, il cherche un casier, une porte, un numéro. Voilà, il s’arrête. Il tape un code numérique, fait pivoter la poignée de la chambre forte, la porte gémit et s’entrebâille. Il fouille du regard la noirceur impénétrable du coffre. La panique l’étrangle. Vide. Le coffre est vide. On a volé le cerveau du président Kennedy.


Genèse d’un éternel malade

John Fitzgerald Kennedy (JFK) n’a pas soufflé ses trois bougies quand la mort faillit l’emporter. Déjà. C’était alors la scarlatine. Plus tard, ce fut autres choses. Au pluriel.

JFK au bras de Marylin Monroe

Pourtant, rien ne le prédestine à tant de malchance. Son charme lui attire le regard de Marylin Monroe, son charisme le porte à la présidence du pays, son ambition propulse le genre humain sur la Lune. Comment ne pas s’étonner qu’un tel homme – que dis-je, qu’un tel géant – eût un talon d’Achille si souvent pris d’assaut. Le prix de cette réussite est élevé : la torture physique toute une vie durant, les horreurs de la guerre, et un assassinat sauvage. Appelons ça le karma. Ou la vie, tient. Splendide et indécente.


Tout commence avec un match de football, en 1937, au terme duquel le jeune John (20 ans) subit une entorse lombaire qui déstabilise ses vertèbres lombo-sacrées. Mais la chirurgie devra attendre, car les États-Unis sont propulsés en guerre et John s’enrôle dans la US Navy.


Déployé dans le Pacifique, son navire est éperonné par un destroyer japonnais. Naufragé, John se réfugie sur une île après 5 heures de nage en portant sur son dos endolori un frère d’armes blessé. Héros, mais éclopé, l’armée lui donne son congé.

Un sevrage raté

Faute de guerre, il s’éprend de politique. La campagne électorale, qui le trimbale sur les routes cahoteuses du Massachusetts, aggrave ses dorsalgies. Après un an de traitement de corticostéroïdes, il cesse brutalement ses pilules, sans sevrage. Malheur ! L’insuffisance surrénalienne secondaire est si sévère qu’il est hospitalisé pour une maladie d’Addison. John frôle alors la mort. Le curé s’invite à son chevet et lui fait mâchouiller une hostie en toute hâte. Amen.


Mais John survit miraculeusement (à cause de l’hostie, oui, oui) et le goût de la politique le reprend à mesure que la vie réintègre son corps. Qu’à cela ne tienne, il cavale de l’Oregon à la Géorgie à dos de béquilles, traînant sa peine comme sa croix. Mâchoire serrée, sourire radieux, il cache, dissimule, convainc. Personne ne doit être témoin de sa grande fragilité physique. Après ses discours, il s’allonge dans sa voiture à l’abri des regards, en sueur et tordu de douleur.

Je ne l’ai jamais entendu se plaindre – Robert Kennedy

Une chirurgie est décidée pour 1954. Les risques de complications sont grands, car sa maladie d’Addison affaiblit son immunité. On lui boulonne quelques vertèbres, mais la plaie est à peine refermée qu’une avalanche de problèmes déferle : infection urinaire sévère, cellulite de la plaie, réaction à la transfusion, coma. Rebelote ! La soutane reparaît et lui asperge de l’eau bénite au visage. Par précaution, on rouvre le patient et on déboulonne l’armature encore neuve. Retour à la case départ.


Le Dr Feelgood

Faute de pouvoir être dûment réparé, John recherche le soulagement. Semaine après semaine, il reçoit de mystérieuses injections prodiguées par le Dr Jacobson, surnommé Dr Feelgood. La FDA analyse ces injections et découvre un mélange louche d’hormones animales, de moelle osseuse, de placenta humain, de stéroïdes, d’amphétamines et de procaïne. Averti des inquiétudes de ses services sanitaires, le président rétorque sans équivoque : « I don’t care if it’s horse piss, it works ».

Nixon (gauche) affronte JFK (droite) à la télévision

Peu de temps avant le célèbre face à face télévisé avec Nixon, Kennedy reçoit une injection pour le fortifier. Son cerveau ainsi dopé remporte le débat et le mène à la présidence le 8 novembre 1960.


À la Maison-Blanche, un programme de réadaptation lui est soumis, alliant natation, musculation et massage. Quelques mois suffisent pour améliorer son dos, à un point tel qu’à l’été 1962 on veut lui retirer son corset. Pourtant, le président s’y refuse. Retenez bien cela.

L’assassinat

Une du New York Times au lendemain de l'attentat

Au 1036e jour de sa présidence, au détour d’une rue de Dallas en pleine parade présidentielle, on attente à sa vie. Le tueur Lee Harvey Oswald tire un premier coup qui traverse l’épaule droite de JFK. L’impact pousse le président, presque hors de la ligne de mire, mais son corset qui lui serre le dos le redresse et expose sa tête à nouveau. Un second coup de feu est tiré, explosant la cervelle de l’homme le plus influant de la planète.


Le refus du président Kennedy d’ôter son corset, contre l’avis de ses médecins, est stupéfiant, sachant son implication dans sa mort et, donc, dans l’histoire du XXIe siècle.
Jackie Kennedy au moment de l'attentat contre son mari, effondré à ses pieds
Jackie Kennedy au moment de l'assassinat

En proie à la panique, Jackie Kennedy grimpe sur le coffre de la voiture décapotée, tentant de ramasser les circonvolutions ex-crânées du cerveau de son mari à l’agonie. Pour la quatrième fois de l’existence de John, on mande un curé pour les derniers sacrements. Cette fois, seulement, il est trop tard.


Préjugés d’être médicamenté

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais la mort n’épargne pas JFK. Après l’autopsie, on entrepose son cerveau dans une chambre forte des Archives nationales, comme pièce à conviction. Il faut dire que le coup fatal a fracassé son crâne et que l’étude de la trajectoire du projectile pourrait faire la lumière sur l’attentat. Mais en 1966, on découvre avec stupeur que le cerveau a… disparu.


La théorie avancée par l’avocat et auteur James Swanson rivalise d’étonnement : le cambriolage aurait été commandé par le frère même de John, Robert Kennedy. Procureur général du pays durant les années 60, Robert craignait vraisemblablement que le cerveau imbibé de stéroïdes, de procaïne et d’amphétamine engendre une vague de critiques contre la mémoire de son frère et contre l’intégrité même de la fonction présidentielle. Car en pleine Guerre Froide, la vulnérabilité sied mal à l’occupant du Bureau ovale. Même lorsqu’il est mort.

Schéma issu d'un rapport du gouvernement américain

Les préjugés entraînés dans le sillage des maladies et des médicaments ont de tout temps entachés l’image des malades. Voyez quels efforts impossibles ont été déployés pour cacher les souffrances physiques de JFK ! Sa propre sœur, Rosemary, considérée comme folle et retardée, a été lobotomisée de force à 23 ans et isolée du monde durant toute sa vie.

Quoi de plus humain que d’être malade ? Quoi de plus humain que de le cacher ? C’est un paradoxe à déconstruire, c’est un devoir des professionnels de la santé.

Dans sa vie comme dans sa mort, John Fitzgerald Kennedy a toujours arboré une image d’un gaillard charismatique et populaire, vif et fier, sublime et valeureux, alors que sa constitution si fragile le destinait à souffrir.


Lui, JFK, un colosse aux pieds d’argile.


Antoine Asselin

Février 2020

 

Références :


Nau, J-Y. John Fitzgerald Kennedy, un grand malade polymédiqué. Revue médicale suisse [En ligne]. 2002. Disponible : https://www.revmed.ch/RMS/2002/RMS-2415/879


Mascert, D. Le long calvaire de JFK à cause d’une erreur médicale. Le Figaro [En ligne]. 2017. Disponible :

http://sante.lefigaro.fr/article/le-long-calvaire-de-jfk-a-cause-d-une-erreur-medicale/


Loumé, L. L'incroyable parcours médical de John Fitzgerald Kennedy. Science et Avenir [En ligne]. 2017. Disponible : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/l-incroyable-parcours-medical-de-john-fitzgerald-kennedy_114777 Prial, J. John Kennedy : un dossier médical longtemps caché aux Américains. Pourquoi Docteur ? [En ligne]. 2009. Disponible : https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/4389-John-Kennedy-un-dossier-medical-longtemps-cache-aux-Americains Gozlan, M. L’incroyable histoire de John F. Kennedy et de son mal de dos. Le Monde [En ligne]. 2017. Disponible : https://www.lemonde.fr/blog/realitesbiomedicales/2017/07/17/lincroyable-histoire-de-john-f-kennedy-et-de-son-mal-de-dos/ Cipriani, J-P. John Fitzgerald Kennedy. Radio Canada [En ligne]. Disponible : https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/dossiers/jfk/bio-ken.html Laurand, F. JFK, l’homme derrière l’image. 2017. Disponible : https://books.google.ca/ Rédaction de Le Monde. Robert Kennedy a-t-il subtilisé le cerveau de son frère John ? Le Monde [En ligne] 2013. Disponible : https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2013/10/22/reliques-robert-kennedy-a-t-il-subtilise-le-cerveau-de-son-frere-john_6000710_4832693.html Grossman, A.B. Maladie d’Addison. Merck Manual [En ligne]. 2018. Disponible :

https://www.merckmanuals.com/fr-ca/professional/troubles-endocriniens-et-m%C3%A9taboliques/pathologies-surr%C3%A9naliennes/maladie-d-addison?query=Maladie%20d%E2%80%99Addison

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