• Rockya Chaouch

Morphine : Dépendance, automédication et littérature

Dernière mise à jour : 19 févr. 2020

Je ne puis que chanter louanges à celui qui le premier a extrait la morphine des fleurs de pavot. C’est un véritable bienfaiteur de l’humanité.[1]

Majoritairement connu pour son roman Le maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov est un écrivain particulièrement important de la tradition littéraire russe du vingtième siècle. Cependant, avant de se consacrer entièrement à l’écriture, Boulgakov a d’abord étudié et pratiqué la médecine, un thème qu’il aborde souvent dans ses premiers écrits.

Parmi ceux-ci, la nouvelle Morphine, à saveur semi-autobiographique, qui dépeint la progression d’un médecin dans sa dépendance à la morphine. Semi-autobiographique en effet, puisque à l’instar de son personnage, Boulgakov aura lui-même fait face à un épisode de toxicomanie alors qu’il pratiquait toujours comme médecin. Les ressemblances ne s’arrêtent pas là : tout comme son protagoniste, l’écrivain était également nouvellement diplômé et affecté à un hôpital situé en région éloignée dans le fin fond de la campagne russe, où il souffrira beaucoup de la solitude et sera frappé par la situation politique au sein du pays, qu’il vivra à distance, à travers les journaux. Il écrit sa nouvelle quelques années après avoir abandonné la médecine pour de bon, et une décennie après l’épisode de toxicomanie en question. Cependant, là où les chemins divergent, c’est que contrairement au personnage principal de sa nouvelle, Boulgakov réussira à s’en sortir. Et ne vous inquiétez pas, ceci n’est pas un spoiler : ce dénouement n’est pas laissé en suspens du tout.


Je suis incapable de me séparer de mon petit dieu cristallin et soluble. Je mourrais pendant la cure. Et l’idée me vient de plus en plus souvent que je n’ai plus besoin de me soigner.

En effet, la nouvelle s’ouvre pratiquement sur une scène où l’on apprend le suicide d'un jeune médecin, Sergueï Poliakov. Le récit détaille ensuite rétroactivement sa progression dans la dépendance, à travers des extraits d’un carnet à la première personne, écrit sur le temps d’une année et quelques mois durant lesquels le médecin se bat avec sa toxicomanie. C’est une nouvelle qui trouve particulièrement sa pertinence dans le fait qu’elle a été écrite à la fois d’un point de vue d’un professionnel de la santé et d’un malade, autant au niveau du personnage que de l’auteur lui-même. Il s’agit d’ailleurs de l’un des thèmes principaux, celui du rôle de professionnel de la santé versus celui de patient, et de la rigidité dans laquelle le personnage s’inscrit, dans l’incapacité d’un professionnel de la santé à pouvoir se considérer comme malade.

La nouvelle touche également à d’autres problématiques qui sont toujours très d’actualité, en particulier l’automédication chez les professionnels de la santé, un thème central. En effet, la dépendance de Poliakov prend naissance lorsque celui-ci décide de s’administrer une dose de morphine pour calmer une douleur intense à l’abdomen, se pensant en contrôle et voyant cela comme un acte traitant ordinaire. Ici encore, Boulgakov trace un parallèle avec sa propre expérience : sa première injection de morphine fut pour des douleurs abdominales chroniques.


Dans le récit, Poliakov rationalise en se disant qu’après tout il est médecin, qu’il sait ce qu’il fait, que la morphine est un médicament souvent prescrit et à l’usage bien connu (dont l'emploi fut notamment répandu et facilité par l’apparition de la seringue hypodermique), alors où est le mal ? D’ailleurs, il est intéressant de noter que le pharmacien Friedrich Sertürner, qui fut le premier à avoir isolé la morphine des graines de pavot, l’avait aussi expérimentée sur lui-même.


Papaver somniferum ou pavot somnifère: la fleur dont la morphine fut originellement extraite (L.F.J. Hoquart dans Phytographie médicale, domaine public)

Ainsi donc, après l’administration de cette première dose, qui s’avère particulièrement efficace, Poliakov poursuit son traitement improvisé, et puis très rapidement, la morphine ne lui sert plus uniquement à calmer ses douleurs physiques, mais également psychologiques, et c’est à partir de là que l’on observe un plongeon abrupt dans sa dépendance. Et tout au long de la nouvelle est mis en scène ce côté plus insidieux de la chose, où il devient de plus en plus difficile d’admettre pour le docteur qu’il passe d’un soignant à un malade. Poliakov tente de justifier son usage exagéré de la morphine en tant que médecin. Il l’appellera simplement une « faible habituation » au début, mais il révélera bientôt d’autres symptômes de la dépendance : il devient agressif, tente de manipuler ses collègues afin d’obtenir plus de morphine, et va jusqu’à en voler dans la pharmacie de l’hôpital où il travaille.





Il m’a accueilli avec compassion mais à travers cette pitié transparaissait tout de même du mépris. Et c’est injuste. […] Je suis malade. Pourquoi donc me mépriser ?

Puis, lorsqu’il se rend à l’évidence qu’il a un problème de consommation, il tente toujours de banaliser l’impact réel qu’a son addiction sur sa vie, répétant qu'il n'y a pas d’écho sur sa manière d’être fonctionnel et d’effectuer son travail (ignorant de ce fait l’effet sur ses relations se détériorant avec ses collègues par exemple). Tout au long du texte, Poliakov alternera entre déni profond et recherche d’aide.


C’est d’ailleurs durant ces moments que Boulgakov, à travers son personnage du docteur Poliakov se décidant à faire appel à d’autres professionnels de la santé pour l’aider, aborde une autre problématique : le point de vue des soignant·es face aux patient·es aux prises avec des problèmes de dépendance, notamment la stigmatisation à laquelle ils font face. Boulgakov décrit la honte que peuvent ressentir ces patient·es, et le jugement qu’ils peuvent éprouver de la part des professionnels qu’ils rencontrent. C’est un thème qui revient à plusieurs reprises, et si on peut apprécier que la situation se soit améliorée depuis le début du vingtième siècle et que la toxicomanie soit mieux comprise comme une maladie en soi, on ne peut ignorer qu’il s’agit encore d’un sujet difficile à aborder pour plusieurs.


Il n’est plus une cellule du corps qui n’ait soif… De quoi ? C’est chose impossible à définir ni à expliquer. Si vous voulez, l’homme n’est plus. […] Il ne désire rien, il ne pense à rien, excepté à la morphine. La morphine !

Manifestement, Mikhaïl Boulgakov n’a pas voulu donner un ton optimiste à sa nouvelle, choisissant à l’inverse d’illustrer le sujet de la dépendance de manière particulièrement crue, où la drogue en sort vainqueur. On peut cependant estimer que l’auteur cherchait ici à faire réagir et à faire comprendre l’ampleur de la détresse que peut ressentir un toxicomane. Encore une fois, un point fort de ce texte vient du fait qu’il est écrit à la fois du point de vue d’un professionnel de la santé et d’un addict, cherchant à illustrer cette dualité, à l'explorer et à la déstigmatiser. En outre, il s’agit surtout d’un récit qui encore aujourd’hui se montre particulièrement pertinent et encore d’actualité sur bien des points, en plus de nous faire réfléchir sur le chemin qui a été parcouru et le travail qu’il reste à faire.

 

[1] Toutes les citations sont tirées de la traduction française par Paul Lequesne.


Références:

1. Atanasov AG, Waltenberger B, Pferschy-Wenzig E-M, et al. Discovery and resupply of pharmacologically active plant-derived natural products: A review. Biotechnology Advances. 2015;33(8):1582-1614. doi:10.1016/j.biotechadv.2015.08.001


2. Boulgakov, M. Récits d'un jeune médecin (suivi de Morphine et de Les Aventures singulières d'un docteur). Paris, France: Le livre de poche; 2016; 105-142.


3. Tischler V. Dr Junkie. The Doctor Addict in Bulgakov's Morphine: What are the Lessons for Contemporary Medical Practice?. J Med Humanit. 2015;36(4):359–368. doi:10.1007/s10912-013-9259-z

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