• Antoine Asselin

Un cancer du sein en 1665

Dernière mise à jour : 19 févr. 2020

Par Antoine Asselin

Rédacteur en chef


Anne d'Autriche est décédée d'un cancer du sein en 1666 (Photo du domaine public)

Au sommet du podium de la mort trône l’invisible faucheuse dont-on-ne-peut-prononcer-le-nom sans suffoquer d'angoisse. Dissimulé dans des hardes empoisonnées, le Cancer attend patiemment l'heure de fondre sur une vie naïve. L'une des têtes de cette hydre est le cancer du sein : premier diagnostic cancéreux en importance chez les femmes, sa mortalité s’élève à 13 %. Chaque jour, 14 Canadiennes y succombent.


Il ne s’agit pourtant pas d’un mal moderne. Un cas célèbre est celui d’Anne d’Autriche, une infante espagnole devenue reine de France en 1615. Par son éminent statut, l’anamnèse intégrale de sa maladie a été méticuleusement rapportée dans La Gazette de France afin d’informer le peuple de l’état de santé de sa souveraine.


Le lecteur devra avoir le cœur solide pour passer en revue l’arsenal que l’on déployait jadis pour tailler en charpie le cancer. La tradition moyenâgeuse ne veut-elle pas que les chirurgiens, dans leurs temps libres, soient bouchers ou barbiers ? Ceci explique probablement cela.


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Fête des Plaisirs de l'Île Enchantée donnée à Versailles en mai 1664 en l'honneur de la reine Anne d'Autriche, sans doute assise au premier rang des spectateurs

C’est au printemps de l’an de grâce 1664, au milieu des réjouissances tenues à Versailles, que la reine mère se plaint pour la première fois. Rien de bien grave, pourtant :


– Une petite glande au sein, dont on ne s’inquiète point, décrit Mme de Motteville, suivante de la reine.


Un cataplasme parvient à contenir l’inflammation, mais déjà Anne d’Autriche peine à dissimuler ses vertiges et ses haut-le-cœur. Les médecins ont alors un plan B : la saignée.


– C’est pour rebalancer ses humeurs, se justifient-ils en mutilant gaiement la reine.


Les chirurgiens suivent à la lettre les immémoriaux guidelines de Galien à propos du traitement du cancer. L’aménorrhée de la ménopause empêche l’expulsion de la bile noire du corps, laquelle s’accumule et, pense-t-on, se cristallise en une tumeur tentaculaire, vénéneuse et affamée. Galien propose de neutraliser ce crabe en l'incisant et en le nourrissant avec des tranches de bœuf pour épargner la chair de l’hôte.


On sait aujourd’hui que la précocité de la ménarche de la reine et ses grossesses rares et tardives ont contribué à la survenue de son cancer. En effet, alors qu'une mère du XVIIe siècle a en moyenne 7 à 8 enfants, la reine Anne n’a accouché qu'à deux reprises, à 37 et 39 ans. La thèse retenue de nos jours, plus que celle de la bile noire, est l’exposition soutenue aux œstrogènes durant sa vie.


Revenons à l’été 1664 : la purgation est insuffisante. Qu’à cela ne tienne : on passe à la ciguë ! Toxique, cette plante gèle la tumeur et limite sa progression. Mais le traitement s’avère trop doux et le cancer ronge un peu plus profondément les entrailles royales.


Le jour de Noël 1664, quand les médecins retirent le pansement, le sein malade est si horrible et si pestilentiel que les dames de compagnie de la reine ne peuvent réprimer leurs larmes.
Outils servant à l'ablation d'un sein cancéreux (Encyclopédie Diderot et D'Alembert, XVIIIe siècle)

Les médecins sont mis à la porte et, au printemps 1665, on fait mander un docteur prometteur : le curé Gendron. Arrivant droit de Huronie (actuel Ontario) d'où il a rapporté des roches du fond du lac Érié, il promet d'en faire un onguent anticancéreux… L’hypothèse est audacieuse !


– Mon remède est si nouveau que je n’ai pu l’expérimenter auparavant, avoue-t-il.


L’onguent devait pétrifier la tumeur et ainsi freiner sa progression. Mais loin d’être durci, le sein est percé de trous. Par souci d’asepsie, on y verse de l’eau de chaux, qui fuit par les déchirures d’une peau gangrenée. Dr Gendron est foutu à la porte et on va quérir un docteur allemand, M. Alliot.


Quand celui-ci arrive sur les lieux du crime à l’été 1665, les dégâts sont considérables. Un érysipèle a conquis l’épaule et envahi le bras. En guise de traitement, les rougeurs sont incisées et libèrent un bouillant liquide purulent.


Le docteur Alliot applique, le 24 août, une crème d’arsenic pour nécroser les plaies. La chair ainsi putréfiée est coupée au rasoir, lambeau par lambeau.

– Cette opération était étonnante à voir, témoigne Mme de Motteville.


Pour rendre tolérables les douleurs épouvantables, on administre à la mourante du jus de pavot, riche en alcaloïdes opiacés. La fièvre monte, si bien qu’en novembre 1665, la reine se résigne à l’ultime alternative : l’amputation au fer chaud. La chirurgie n’est pourtant pas une panacée. En janvier 1666, l’érysipèle ne démord pas et progresse sur tout l’hémicorps gauche : l’épaule est un vaste ulcère, le bras a la taille d’une cuisse, les poumons crépitent. La puanteur qui émane de la plaie est insupportable. Les douleurs sont telles que la reine, qui a toujours vécu sa maladie dans une grande dignité, pleure en public.


– La reine n’est plus qu’un squelette, décrit Mme de Motteville. Elle est dans un état pire que la mort.

Le 20 janvier 1666 à l’aube, le calvaire se termine.


Enfin, ai-je envie de dire.


Antoine Asselin

Octobre 2019


 

Références :


1) Pettitot, M. Collections des mémoires relatifs à l’histoire de France [En ligne]. Paris : Foucault Libraire; 1824. Disponible : https://books.google.ca/


2) Gilgenkrantz, J-M. Deux médecins lorrains au chevet d’Anne d’Autriche. Histoire des sciences médicales [En ligne]. 2018; tome LII (numéro 2) : p.209-216. Disponible : https://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx2018x052x002/HSMx2018x052x002x0209.pdf


3) Autopsie d’une reine : comment Anne d’Autriche a succombé… à un cancer du sein. Atlantico. 2019. Disponible : https://www.atlantico.fr/decryptage/3567231/autopsie-d-une-reine--comment-anne-d-autriche-a-succombe--a-un-cancer-du-sein


4) Pauchet, A. Pierre et Jean-Baptiste Alliot médecins des cours de Lorraine et de France au XVIIe siècle : traitement du cancer du sein d’Anne d’Autriche [En ligne]. 2018. Disponible : https://hal.univ-lorraine.fr/hal-01932288/document


5) Reinhard, M. La population française au XVIIe siècle. Population, revue trimestrielle de l’Institut national d’études démographiques [En ligne]. 1958; 13e année (numéro 4) : p.619-630. Disponible : https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1958_num_13_4_5734


6) Diderot, D. D’Alembert, J. L’Encyclopédie raisonné des sciences, des arts et des métiers [En ligne]. Disponible : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k99684?rk=407727;2

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